Martinique · les sargasses SEC-Mq v2 · août 2026

Pourquoi la commune la plus arrosée n'est pas la plus touchée

Chaque année depuis 2011, des radeaux d'algues brunes traversent l'Atlantique et viennent finir leur vie sur les plages antillaises. On a voulu savoir quelles communes de Martinique encaissent vraiment. Réponse : pas celles qu'on croit — et c'est la forme des baies qui explique tout.

72 km C'est la longueur de côte réellement exposée qu'on obtient en refaisant le calcul dans notre coin. Le chiffre officiel du ministère : 70 km. À 3 % près, sans avoir touché un seul réglage.
113 000 habitants dans nos 12 communes les plus exposées. Le Comité d'experts en annonce « près de 120 000 ». Deuxième coïncidence rassurante.
r = 0,77 Notre modèle retrouve tout seul où l'État a posé ses capteurs à gaz. Traduction : on a compris sa logique — donc on peut aussi repérer ses oublis.
0 donnée inventée. Deux variables sont calculées, trois sont relevées, une manque à l'appel — et on vous dit laquelle.

D'abord, la carte

34 communes · 27 littorales · contours IGN

Le trait bleu-vert, c'est la côte qui prend. Pour qu'un bout de rivage soit vraiment exposé, il lui faut deux choses.

Un : regarder dans la bonne direction. Les sargasses ne dérivent pas au hasard, elles sont poussées par les alizés, qui soufflent toute l'année depuis l'est. Une plage tournée vers l'ouest est tranquille — c'est le côté sous le vent de la maison un jour de tempête.

Deux : avoir de la place devant soi. Les marins appellent ça le fetch : la distance de mer libre dont dispose le vent pour pousser sans rencontrer d'obstacle. Un fond de baie orienté plein est mais barré par trois îlets, ça ne compte pas. Les algues n'y arrivent qu'au compte-gouttes.

Trait plein : la côte qui reçoit de face. Tiretés : la façade sud, que les algues n'atteignent qu'en contournant la pointe de l'île — on la compte à moitié.

Maintenant le plus intéressant. Les boutons du haut changent ce que montrent les couleurs. Passez de Flux entrant à Enjeu sanitaire : la carte se retourne presque entièrement. C'est tout le sujet de la page.

Le score final, de 0 à 100
Carte des communes de Martinique colorées par score d'exposition aux sargasses, avec le littoral exposé souligné
Fond de carte : contours communaux IGN via geo.api.gouv.fr. Le littoral exposé et la rétention sont calculés par nos soins — la recette complète est en bas de page. Les capteurs viennent du réseau sargasses Madininair/ARS, les chroniques du rapport BRGM/RP-73581-FR.

Le moment où ça devient bizarre

ce qui arrive × ce qu'on subit

Sainte-Anne reçoit le plus long linéaire exposé de l'île : 13,6 km. Elle porte un capteur à gaz. Le Robert en reçoit 9,3 km et en porte six, plus le seul collège fermé de Martinique. Si la quantité d'algues décidait de tout, ce rapport devrait être exactement inversé.

Pensez aux feuilles mortes en automne. Le jardin le plus pénible n'est jamais celui où il en tombe le plus : c'est celui où elles s'entassent dans un recoin que le vent n'atteint pas. Les sargasses, c'est pareil — sauf qu'elles pourrissent.

Le BRGM le documente plage par plage. À Sainte-Marie, grande plage ouverte et bien battue par la houle, « les sargasses sont remobilisées par la mer lors d'épisode de fortes vagues » : elles arrivent, elles repartent. Au Marigot, dans une baie de 250 m de large, « les nappes stagnent en général plusieurs jours ou plusieurs semaines ». Au Vauclin, le tapis d'algues « devient souvent très compact, rendant difficile la remobilisation naturelle ».

Et voilà le paradoxe. Les baies du Robert et du François, que le BRGM décrit comme « bien abritées des vagues par les îlets ou hauts fonds », sont les pires de l'île. L'abri qui protège des vagues empêche aussi l'eau de se renouveler. C'est une nasse : facile d'entrer, impossible de ressortir. Les algues stagnent, se décomposent, et une algue qui se décompose dégage de l'hydrogène sulfuré — l'odeur d'œuf pourri, celle qui fait fermer les écoles et noircir l'argenterie.

Nuage de points : linéaire côtier exposé en abscisse, nombre de capteurs H2S en ordonnée, taille des cercles proportionnelle à la population
Comment le lire. Chaque bulle est une commune ; sa taille, c'est sa population. Plus elle est à droite, plus il lui arrive d'algues. Plus elle est haut, plus l'État y a installé de capteurs à gaz. Si le monde était simple, tout le monde serait aligné sur la diagonale grise. Au-dessus : davantage surveillé que la quantité d'algues ne le justifierait — ce sont les communes en crise. Tout en bas, collées au zéro : les algues arrivent, mais personne ne mesure rien. Seules les onze communes dépassant 1,5 km de côte exposée figurent ici.

À retenir : la quantité d'algues dit où elles débarquent. La forme de la baie et le nombre d'habitants disent où ça devient invivable. Un score qui ne regarderait que la première classerait Sainte-Anne première et le Marigot onzième — soit l'exact inverse de ce que constatent sur le terrain le BRGM, l'IGEDD et le Comité d'experts.

Alors, cherchons les angles morts

modèle calé sur les 7 communes déjà équipées

Maintenant, on retourne le raisonnement — et c'est là que ça devient utile. L'État a équipé sept communes. On lui demande, en somme : sur quels critères ? En croisant trois choses qu'on sait mesurer — la longueur de côte exposée, la population, et à quel point les baies sont fermées — on retrouve ses choix à 77 %. C'est ce que dit le fameux r = 0,77 : une façon de chiffrer à quel point deux séries de nombres montent et descendent ensemble. À 1, elles sont jumelles ; à 0, elles n'ont rien à voir.

Une fois qu'on sait imiter sa logique, on peut lui demander ce qu'elle donnerait ailleurs. Les communes qui ressortent en déficit sont les oubliées potentielles.

À droite du trait : plus de capteurs que le modèle n'en prévoyait. À gauche : moins. Le Robert et le François sont sur-équipés, et c'est parfaitement normal — ce sont les communes où la crise a éclaté, on y a envoyé du matériel en urgence. Les communes de moins de 1,5 km de côte exposée sont écartées : quand on divise par un chiffre proche de zéro, le résultat s'affole et Fort-de-France se retrouverait dans le classement.

La Trinité · manque 2 capteurs

Le plus gros déficit. 10,3 km de côte exposée, 11 454 habitants, et un seul capteur fixe à Cosmy. Pas franchement une commune anecdotique : elle figure parmi celles où l'armée est venue prêter main-forte au ramassage en 2025, avec Le Robert et Le Vauclin.

Sainte-Marie · manque 1,8 capteur

Record de l'île : 3 766 habitants par kilomètre de côte exposée. Une caméra, zéro capteur. Sauf qu'ici le manque est peut-être justifié : la plage est si battue par la houle que les algues repartent avant de pourrir. Pas de décomposition, pas de gaz. À vérifier sur place avant d'y planter du matériel.

Le Marin · manque 1,4 capteur

3,8 km exposés, 8 486 habitants, et rien du tout : ni capteur, ni caméra, ni fiche de suivi. Aucun des rapports officiels qu'on a lus ne le cite. C'est le vrai angle mort de la surveillance martiniquaise.

Et ça tombe quand ?

BRGM · six sites instrumentés · 2020–2024

Les sargasses ont une saison, aussi nette que celle des fraises — en beaucoup moins agréable. Une précision honnête : les barres ci-dessous ne sont pas une courbe qu'on aurait reconstituée. Ce sont les périodes que le rapport BRGM qualifie noir sur blanc, site par site, d'arrivages « fréquents » ou « moins fréquents ». On n'a rien lissé entre les deux, parce qu'il n'y avait rien à lisser.

La conclusion du BRGM pour l'ensemble de son réseau : « la période située entre février et août correspond à celle où les arrivages de sargasses sont les plus fréquents ». Six sites, six caméras, la même fenêtre. En 2025, Météo-France a mesuré une saison d'environ 26 semaines, de fin mars à mi-septembre, qui s'est prolongée jusqu'en novembre-décembre — plus longue que d'habitude.

Six caméras, et un piège à éviter

chroniques quantitatives BRGM/RP-73581-FR

Depuis 2018, six caméras solaires photographient les plages toutes les deux heures. Plus de 86 400 images, dépouillées par un algorithme qui reconnaît les algues sur l'image et convertit les pixels en mètres carrés. C'est joli, et c'est précieux.

Maintenant le piège : ces surfaces ne se comparent pas d'un site à l'autre. Chaque caméra a son angle, sa hauteur, sa distance à la plage — c'est comme comparer la taille de deux objets sur des photos prises avec des zooms différents. Le BRGM chiffre d'ailleurs lui-même ce qu'il rate : moins de 20 % à Frégate Est, mais plus de 50 % à Baie Cayol et à Petite Anse Macabou.

C'est pour ça que notre score n'utilise jamais ces mètres carrés. Il ne retient que deux choses lisibles sans se faire piéger : à quelle fréquence ça arrive, et est-ce que ça reste.

Bilans de site, année 2023 sauf mention
Site · communeÀ quelle fréquenceCe qu'il y a d'habitude Le pire observéLe mot du BRGM
Baie Cayol · Le Robert~10 évts / 11 mois > 10 000 m² 4 000–15 000 m²/mois> 100 000 m² sur la baietrès exposé
Frégate Est · Le François> 50 évts / 48 mois > 1 000 m² 1 j/2 > 300 m² au barrage> 8 000 m²très exposé
Petite Anse Macabou · Le Vauclinbanquette permanente > 1 000 m² 1 500–2 500 m²/mois> 10 000 m² sur la plagetrès exposée
Anse Dizac / Cafard · Le Diamant> 25 évts / 48 mois > 5 000 m² 1 000–4 000 m²/mois> 60 000 m²peut être très exposé
Baie du bourg · Le Marigot> 14 évts/an > 2 000 m² 1 j/2 > 800 m² · moy. 1 700 m²~6 000 m²très exposé
Plage du bourg · Sainte-Marie> 5 évts/an > 4 000 m² 1 000–3 000 m²/mois> 3 000 m² échouésmoins exposé en 2023

Le tableau complet

27 communes littorales · tout le détail
Le détail, commune par commune
CommuneFaçadeCôte tot.LexpLret CapteursMobilesCaméraPop.ScoreNiveau
Lexp, c'est la côte qui prend, en kilomètres. Lret, c'est la côte abritée située derrière — le fond de la nasse, là où les algues s'accumulent. Cap., ce sont les capteurs à gaz. Un point de vigilance : un score à 0 veut dire « aucune source consultée n'en parle », pas « commune épargnée ». L'absence de mesure n'est pas une preuve d'absence de problème.

Comment c'est fabriqué

tout est refaisable chez vous

Le score mélange quatre ingrédients, avec des doses assumées. 30 % pour la quantité d'algues qui arrive, 15 % pour la capacité de la commune à les garder prisonnières, 35 % pour ce que les gens subissent réellement — mesuré par le nombre de capteurs à gaz que l'État y a installés, qui est sa propre façon de dire « ici, ça pose problème » — et 20 % pour ce que les rapports de terrain constatent de leurs yeux.

Pourquoi la santé pèse plus lourd que le flux ? Parce qu'on cherche à classer des dégâts, pas des arrivages. Vous pouvez ne pas être d'accord avec ces poids : ils sont écrits noir sur blanc ci-dessous, et chaque composante est affichée séparément dans le tableau pour que vous puissiez refaire le calcul autrement.

La formule, en clair

SEC = 100 x ( 0,30 x A' + 0,15 x B' + 0,35 x C' + 0,20 x D ) A ce qui arrive Lexp, km de cote exposee calcule contours IGN B ce qui reste cote totale - Lexp, si Lexp >= 1 km calcule contours IGN C ce qu'on subit capteurs fixes + 0,5 x complement. releve Madininair / ARS D ce qu'on constate note 0 / 0,5 / 0,85 / 1,0 releve BRGM · IGEDD · Comite l'apostrophe ( A' B' C' ) veut dire : ramene sur une echelle de 0 a 1, la commune la mieux placee valant 1. Sinon on additionnerait des kilometres avec des capteurs, ce qui n'aurait aucun sens. la note D, mode d'emploi : 1,00 le BRGM ecrit « tres expose » ET une crise sanitaire est documentee 0,85 le BRGM ecrit « tres expose », sans crise documentee 0,50 une chronique existe, mais le bilan ne dit pas « tres expose » 0,00 aucune camera, aucune chronique

Le truc malin : trouver la côte sans carte marine

Un contour de commune, c'est un polygone : une longue suite de petits segments. Certains sont des frontières avec la commune voisine, d'autres sont du rivage. Comment les distinguer automatiquement ? Astuce toute bête : une frontière terrestre appartient à deux communes, un bout de côte n'appartient qu'à une seule. On compte donc les segments en double. Sur les 28 622 segments de la Martinique, 9 861 sont partagés — ce sont les frontières intérieures. Tout le reste, c'est la mer.

Ensuite, pour chaque bout de rivage, on cherche de quel côté est l'eau : on avance de 39 m perpendiculairement, et on regarde si on est sorti du polygone. Ça donne la direction vers laquelle la côte est tournée. Puis on tire quatre rayons vers l'est-nord-est, l'est, l'est-sud-est et le sud-est, sur 10 km, et on compte combien atteignent la mer libre sans retomber sur de la terre.

Et voilà le contrôle qualité. Sans ce test des rayons, on obtient 240 km de côte « exposée » : la seule orientation suffit à faire passer le fond de la baie de Fort-de-France pour une plage du grand large. Avec le test, on tombe à 72 km. Le ministère en publie 70. On n'a réglé aucun bouton pour arriver là — et c'est précisément ce qui donne confiance dans le reste.

Ce qu'on ne sait pas

Une analyse honnête dit aussi ce qui lui manque. Voici les quatre trous, par ordre d'importance.

  • Les tonnes ramassées, commune par commune. Ce serait la variable reine : on saurait directement qui souffre le plus. Elle n'est publiée qu'à l'échelle de l'île entière — 7 634 tonnes en 2025, dont 4 500 sur le seul trimestre avril-juin. Le détail existe forcément quelque part à la DEAL et au GIP Sargasses ; il n'est simplement pas diffusé.
  • Le nombre de jours où le gaz dépasse le seuil, par commune. Les capteurs enregistrent pourtant tout depuis 2015. L'interface publique de consultation répond, mais renvoie des données cassées côté serveur. Plutôt que d'inventer une approximation, on a laissé la case vide.
  • La liste officielle des communes touchées. Le ministère en compte 9 « régulièrement affectées » en 2024, le Comité d'experts 12 en 2025 — et aucun des deux ne dit lesquelles. Notre classement est donc une reconstitution. Ce qui la crédibilise, c'est qu'elle retombe sur leurs deux totaux sans les avoir visés.
  • Les maisons vraiment exposées. 7 750 bâtiments se trouvent à moins de 300 m d'un rivage à risque, mais sans répartition par commune. On a utilisé la population totale à la place, ce qui est grossier : une commune peuplée mais dont les habitants vivent dans les hauteurs se retrouve surévaluée.

Les biais qu'on assume

  • Un léger serpent qui se mord la queue. On mesure le risque sanitaire par le nombre de capteurs installés… par ceux qui évaluent le risque. Il y a donc un peu de circularité. C'est exactement pour ça que la recherche d'angles morts, elle, se passe complètement de cette composante.
  • La commune est une maille trop grosse. La presqu'île de la Caravelle à La Trinité, Sainte-Anne et ses deux façades, le cul-de-sac du Marin : à l'intérieur d'une même commune, un rivage peut être martyrisé pendant que celui d'à côté ne voit rien. Un seul chiffre écrase tout ça.
  • La rétention est approximative. Le vrai piégeage se joue à l'échelle d'une baie — 250 m de large au Marigot. Notre indicateur, lui, raisonne sur des dizaines de kilomètres.
  • Le phénomène bouge, et vite. Le BRGM n'avait que 4 ans de recul et notait même une baisse en 2023. Puis 2025 est devenue la 3ᵉ année la plus intense depuis 2011, et le Nord-Caraïbe — historiquement épargné, c'était la côte où l'on allait se baigner tranquille — a été touché fin avril. Un classement figé finira par rater cette façade-là.

D'où viennent les chiffres

  • BRGM/RP-73581-FR — Bouvier C. (2024), Suivi des échouages de sargasses sur le littoral de la Martinique (2022-2023), 34 p.
  • SDES / Ministère de la Transition écologique — Thema Essentiel n°33, octobre 2024.
  • Comité indépendant d'experts sargasses (ARS Martinique / CTM) — rapport du 16 mai 2025.
  • IGEDD — rapport n°016285-01, Évaluation du plan national de prévention et de lutte contre les sargasses 2022-2025, octobre 2025.
  • Madininair / ARS Martinique — réseau de surveillance H₂S et NH₃ « Sargasses », 16 stations fixes + 6 complémentaires.
  • OLiMar — Observatoire de la Dynamique du Littoral Martiniquais, 17 fiches de site.
  • Météo-France Martinique — bilan 2025 des échouements ; préfecture de la Martinique — bilans de collecte et recommandations sanitaires.
  • IGN via geo.api.gouv.fr — contours communaux et populations municipales.